Et cela dans plusieurs domaines. Domaine politique,
religieux, sportif, socio-culturel, scientifique. Je pense ici à Wendo,
Kalle Jeef, Franco, Cardinal Joseph Malula, Anuarité, Bakanja, Mobutu,
Kabila, Lumumba, Kasa vubu, Kimpa vita, Maboke, Dr Luruma …Ils sont
légion et je ne saurais les citer tous. Je remarque par exemple qu’ici
en France, des avenues, des rues, des places publiques, des lieux privés
portent des noms de leurs personnages illustres ou rappellent des
événements dignes d’être retenus par l’histoire française...
Elikya Mbokolo, historien congolais, disait :
« Un peuple sans mémoire sur son passé est un peuple perdu, sans
répères ». Pensez-y.
On aurait donc pu avoir une « avenue Kimpa vita », une « commune Bakanja », une « Place Maboke Ngaliema », une « cité Lumumba », une « rue Kalle Jeef », un « Boulevard Anuarité » ...
Donner des noms étrangers ou trop généralistes est une « perte
historique ». La cité de l’Oua par exemple peut être rébaptisée, la
place de la victoire porterait bien le nom de « Place Luambo Makiadi ». Il
est vrai que la Conférence Nationale Souveraine a tenté de faire
quelque chose mais s’est arrêtée à mi-chemin.
Je viens de voir un DVD sur YouTube. Un reportage
sur les tombeaux de nos artistes. Le moins que l’on puisse dire ce que
c’est tout simplement triste. Tombeaux pleins d’herbes, dont certains ont
même perdu de leurs croix, d’autres simplement non-identifiables. Et
pourtant ces artistes nous ont amené du beau et du bien. Pour preuve
aujourd’hui encore nous chantons et nous dansons de leur musique, fruit de
leurs compositions.
Comment oublier cet homme de théâtre, un homme
fertile, à l’esprit toujours inventif, un bijoux théâtral, un « touche
à tout »... ?
C’est pourquoi étant artiste dramatique , je
voudrais rappeler à tous ceux qui l’ont connu le nom de Norbert Mikanza
Mobyem Mangangi Kida. Mon papier s’adresse d’abord à ceux qui ont
été ses étudiants à l’Ina , ceux qui , comme moi , ont appris à
forger, par lui, leurs premiers rudiments de la mise en scène théâtrale ;
à tous ceux qui sont passés comme comédiens entre ses mains ; et à tous
ceux qui ont été de l’autre côté de la rampe c’est-à-dire les
spectateurs qui ont eu à apprécier ses œuvres, à pleurer et à rire.
Comment oublier cet homme de théâtre, un homme
fertile, à l’esprit toujours inventif, un bijoux théâtral, un « touche
à tout » , un très grand metteur en scène et un grand régisseur
lumière ? Comment oublier cet homme né le 19 avril 1944 dans la province
de Bandundu, qui fut un ancien frère joséphite, agrégé en histoire et
Master of Arts de Fisk University (Usa) ? Comment oublier un tel homme ? Un
homme qui, grâce à ses oeuvres théâtrales éditées et jouées,
récolta une réputation solide d’homme de théâtre et écrivain plein de
talent ? Hélas, la mort ne prend souvent que les meilleurs. Mais je me
console en me disant et en paraphrasant Luis Cernuda, un poète espagnol
(1902-1963) que « la mort pour le poète est la victoire. »
En effet, décédé le 27 septembre 1994 à
Kinshasa, emporté par une insuffisance rénale, cet homme s’était fait
remarquer dans le domaine des arts de spectacle. Notamment dans ses
débuts à Kikwit où il créa en 1967 le « théâtre du petit nègre » qui
rassemblait des élèves de l’école St Jean Bosco et jouait des pièces de
haute facture fortement appréciées du public. Et fort du succès de ces
représentations, il fut appelé à créer en 1969 le Théâtre National
Congolais.
Metteur en scène chevronné, auteur dramatique,
critique d’art, directeur des troupes, producteur des spectacles,
initiateur des festivals, il a apporté à l’art théâtral un autre visage
et un autre attrait vers le public. Il fut initiateur de plusieurs projets
entre autres le Caldas (Centre d’animation , de liaison et de documentation
des arts de spectacle en 1980 ; le Femac (Festival de Musique d’Afrique
Centrale) ; et le Masa ( Marché des Arts du Spectacle Africain). Mais
hélas, ce dernier projet échappa au pays concepteur. Il fut négligé par
le gouvernement congolais et détourné pour le compte de l’Oua par la
Côte d’Ivoire. Et vers la fin de sa vie, il créa sa propre troupe. La
« Troupe Mobyem Mikanza ».
Pour la petite histoire, j’ai connu Mikanza Mobyem
à l’Ina où il était Doyen de faculté en Art Dramatique(chef de section
) et enseignait la mise en scène et l’histoire du théâtre. C’était en
1976. C’est lui qui, enseignant, m’ouvrit aux délices de cet art et
m’initia à l’aba de la mise en scène. En cette période là, L’Ina avait
des professeurs qui ont su faire parler de cette institution universitaire.
Je pourrais citer pour la section Art Dramatique des professeurs à
l’instar de Mikanza. Il y avait Mbuyamba Lupuishi, Bakomba Katik Diong,
Ndundu Kivuila, Yoka lye Mudaba, Paul Berger, Mme Gassana, Malele, Mme
Bourlon, Malutama Duma Ngo et bien d’autres encore. L’Ina était,
disait-on, l’antenne sensible de l’Unaza (Université Nationale du Zaïre).
Il avait une visibilité remarquable ; était connu pour ses enseignements
vu les compétences qu’avaient les étudiants à la fin de leur cycle
d’études, mais aussi pour les montages de bonne facture des pièces de
théâtre auxquelles assistaient de hautes personnalités politico-sociales de
l’époque.
On a même connu et vu des étudiants qui, ayant végété
longtemps dans les campus et autres instituts supérieurs, s’inscrire à
l’Ina où ils découvraient alors leurs talents artistiques enfouis.
Aussi parce que l’Ina offrait à ses étudiants un espace d’études et
d’apprentissage du métier bien aéré et au final des débouchés sûrs.
Je me souviens par exemple qu’en première année
graduat (promotion 1976-1977) nous étions au nombre de douze étudiants
dans l’auditoire en Réalisation Scénique… Chaque étudiant était
donc bien suivi et bien encadré. Ainsi on sortait spécialiste de l’art
de scène. Que ce soit en musique, en théâtre ou en animation
socio-culturelle.
C’était un « drogué » de l’écriture.
J’ai connu Mikanza sous d’autres casquettes. J’ai
travaillé avec lui alors qu’il dirigeait la Compagnie du Théâtre
National. À l’époque c’était la Compagnie du Théâtre National Mobutu
Sese Seko. Il était alors Président Directeur Général. Il m’a appelé
pour l’assister à la Direction générale. Je remplaçais donc Monsieur
Latere Ama Bulie (auteur dramatique et critique d’art) comme son Assistant.
Je recevais ses courriers officiels et je lui proposais quelques moutures de
réponses à sa demande. C’était un « bosseur ». Je l’ai toujours trouvé en
train d’écrire. C’était un « drogué » de l’écriture. Dieu seul sait s’il
n’a pas laissé dans ses tiroirs quelques textes de théâtre dignes
d’être publiés...
Mikanza a donc été un dramaturge aux sources
intarissables. Il a écrit des pièces qui ont été montées pour la
plupart au Théâtre National Congolais et par lui-même. On se souviendra
de « Procès à Makala », « La bataille de Kamanyola », « Pas de feu pour les
antilopes » qui aura eu un franc succès par la valorisation de nos
costumes traditionnels et des expressions africaines tirées de nos
palabres africaines, « Mundele ndombe » (une adaptation du « bourgeois
gentilhomme » de Molière), « Allo mangembo keba » (une adaptation du
« revisor » "de Nicolas Gogol), « Tu es sa femme » , « Notre sang », « Ngembo » qui est une sorte de vaudville satirique peignant la société congolaise
(zaïroise à l’époque). Dans cette pièce on a vu jouer, chantant et
dansant dans une chorégraphie de feu Mosengo (alors chef de division
ballet) de grands artistes musiciens comme Vonga Aye, Manuaku Waku, Lengi Lenga, Ngeleka, Molengi Show... On se souviendra aussi de ses pièces « « Monnaie d’échange », « Biso », « Monimambu, le pousse-pousseur », du spectacle « son et lumière » lancé dans les grandes fêtes de la deuxième République.
Mikanza a monté aussi des pièces d‘autres
auteurs . « La fille du forgeron » du père Ngenzi lonta, « Makalamba » de
Elebe ma Ekonzo (ancien ministre à l’information), « le Cid » de
Corneille, « Tshira » de Yoka lye Mudaba joué pour la première fois par
les étudiants finalistes de l’Ina en 1979 devant des « africanistes »
réunis en congrès à Kinshasa ; d’autres pièces archivées dans le
répertoire du Théâtre National Congolais et aussi des pièces
d‘auteurs grecs… Et il a laissé pour les artistes « Je fais du
théâtre » qui est un livre théorique et technique sur le métier du
théâtre.
Je me rappelle qu’en 1979, le Congo alors Zaïre
participait avec « Procès à Makala » au 1er festival international de la
francophonie à Nice sous la mise en scène de son auteur. Notre pays
reçut le premier prix en interprétation masculine avec le comédien
Isango Kithoga et un prix du jury sur la mise en scène...C’était mon
baptême de feu parce que, pour la première fois, je m’occupais de la
direction de la régie générale.
Beaucoup d’étudiants finalistes de l’Ina et des
critiques d’ailleurs ont eu à faire des travaux de fin d’études ou des
conférences sur les pièces de Mikanza, ses personnages et sur ses mises
en scène. On citera par exemple Madame Mavese Mbizi et Mujinga Mbuyi qui
ont eu à étudier le rôle et la place de la femme dans ses pièces etc.
Prenons une de ses pièces, « Procès à Makala. »
Elle m’intéresse beaucoup et cela à juste titre. Premièrement parce
qu’elle est une satire sociale où l’auteur pose le problème de la
responsabilité des adultes dans l’éducation des jeunes . La scène se
déroule à la prison de Makala que les prisonniers transforment en
véritable tribunal où chacun confesse ses méfaits et ses crimes. Dans
cette pièce, l’auteur donne plusieurs didascalies (des indications
précises) sur les décors ( constitués des barreaux sur scène qui
représentent les cellules de chaque prisonnier. Mais ils se voient et se
parlent), sur les costumes, sur les éclairages et propose même les
déplacements des comédiens sur scène. En somme un cahier de mise en
scène tout fait.
Deuxièmement parce que je pensais un jour en faire
un film. Je dois avouer qu’elle me tenait beaucoup à cœur. Mais j’ai
plutôt pris une autre option en l’adaptant sur une scène de théâtre.
J’ai voulu personnellement défier Mikanza en ignorant ces indications et
en faisant parler ma propre sensibilité artistique.
Mon rêve a été réalisé avec la troupe « Galaxie »
de Suraki Watum, ensuite avec la troupe du Théâtre National Congolais où
plusieurs tirades ont été réécrites pour l’adapter au temps.
Étant donné que la pièce était éditée, j’ai
reçu l’autorisation de l’auteur lui-même. Sans doute voulait-il voir ce
qui sortirait de mes tripes. Cela fait toujours du bien d’être spectateur
de sa propre oeuvre.
Dans mon adaptation, la pièce ne se jouait plus
dans les cellules de la prison mais sur la cour où les prisonniers
revenant de leur maison d’arrêt, se reposaient et se rappelaient toute
la trame de leur histoire. Comme décor un gros morceau de bois, une
moitié d’un tonneau et une grosse pierre. Tous les prisonniers
indistinctement sont là. Et c’est ici qu’intervient ma deuxième
adaptation. Il n’y a plus un assassin en prison mais deux. Pas qu’une seule
femme mais trois. Deux voleurs au lieu d‘un. Et un garçon.
À « Moto na moto abongisa », avec la troupe « Galaxie »,
Mikanza était profondément émotionné et émerveillé par cette mise en
scène de Mukoko Kizubanata.
En tant qu’homme de théâtre, Mikanza m’a laissé
une forte impression dans sa manière de travailler. J’ai eu l’occasion de l’assister comme metteur en scène assistant dans plusieurs de ses montages.
Je citerai « le Cid » de Corneille, « Procès à Makala » ( version Nice), « la
bataille de Kamanyola » (deuxième édition)…jouée au Palais du Peuple
devant des délégations africaines réunies en Congrès.
Avec lui j’ai appris l’importance d’un grand outil
de travail pour le metteur en scène : le cahier de mise en scène. C’est un
document dans lequel le metteur en scène confine toute sa mise en scène.
Les déplacements des comédiens, les attitudes à prendre, les inflexions
de la voix, les changements de décors, la lumière à utiliser, les photos
de répétition et de représentation, les coupures des journaux...
Mikanza a été une valeur culturelle sur le plan
national et international. Voilà 15 ans déjà qu’il nous a quittés.
Comme le dit Birago Diop, pour moi, Mikanza n’est pas mort. Il n’est
jamais parti. Il est dans ses œuvres, il est dans la littérature
congolaise, il est dans le coeur de chacun des artistes dramatiques de
notre pays.
Mikanza n’est jamais mort… Et même s’il aurait
refusé des fleurs sur sa tombe, je pense qu’une baume de fleurs roses de
15 pétales lui feraient aujourd’hui beaucoup de plaisir. J’en suis
certain.
Que la terre de nos ancêtres continue à lui être
douce et légère. Paix à son âme.
| *Jean-Pierre Mukoko Kizubanata, Nantes, France
[1] |