Luciana Demingongo : « Un mélomane zimbabwéen m’a appelé d’Australie pour me féliciter »

L’amour, dans toutes ses facettes avec ses effets euphorisants mais aussi déstabilisants, traverse de part en part l’album « Roméo sans Juliette » de Luciana Demingongo. Dans le rendu, on y trouve des heureux emprunts au makossa et au reggae; le chanteur se signale aussi par des chansons engagées. Une réalisation de plus pour cet artiste qui est actuellement le plus grand requin (Chanteur ou musicien fréquemment sollicité pour le studio sur la place de Paris) de la musique congolaise. Avec sa superbe voix, sa grande maîtrise du chant et une expérience grandissante dans la direction artistique, il assure et s’affirme de plus en plus. De passage en Suisse, il a répondu aux questions d’AEM.

AFRIQU’ÉCHOS MAGAZINE (AEM): Êtes-vous venu en Suisse pour une visite privée ou professionnelle ?

LUCIANA: Les deux. Je profite de ma visite auprès des miens pour, en même temps, placer mon CD pour la vente dans notre circuit qui touche la communauté congolaise. Les ventes des CD ont sensiblement chuté, beaucoup de maisons de vente de CD ont fait faillite, il faut beaucoup d’ingéniosité et payer de sa personne.  Je ne privilégie pas ce qu’on appelle le ghetto, Roméo sans Juliette est déjà en vente à la FNAC en France. Et pour l’instant, c’est une clientèle étrangère qui l’achète un peu plus et c’est pour ça que j’ai essayé de sortir de la monotonie dans cet album afin de toucher un public large et divers.

AEM: La promo y contribue ?

LUCIANA: Je le pense. Africa n°1 a été fabuleuse : j’y ai été accueilli du 1er au 5 février, tous les matins.  J’ai présenté et commenté une chanson par jour. Claudy Siar m’a reçu trois fois sur RFI parce que la radio internationale a constaté un impact positif sur l’audimat. Concernant les télés, je suis passé à Télésud A3 et j’espère une invitation sur TV5. Cette campagne a commencé à porter ses fruits.

AEM: Qu’en est-il de la distribution à Kinshasa et dans d’autres pays ?

LUCIANA: Pour Kinshasa, un lot des coffrets CD/DVD y destinés a déjà été expédié et les mélomanes de l’Angola et du Congo – Brazzaville vont également être servis. Je signale que le disque est aussi en vente sur les plateformes de téléchargement. J’ai d’ailleurs reçu un appel téléphonique d’Australie, de la part d’un Zimbabwéen qui vit là-bas et qui tenait à me féliciter et me dire que lui et ses amis ont acheté mon album via iTunes, y compris les morceaux en lingala qu’ils ne comprennent pas. C’est plutôt encourageant que les mélomanes, y compris non congolais, s’intéressent à mes oeuvres.

Nous avons expédié également des albums au Mali, en Guinée-Conakry; je signale en passant que j’ai chanté avec une Guinéenne, Reïcha Souaré; la Côte d’Ivoire figure aussi dans mon planning. Mon distributeur Cyriaque Bassoka dispose d’un bon carnet d’adresses et des réseaux là-bas. Nous pensons aller sur place très prochainement pour des productions en play back, avec des danseuses, nous devons nous y préparer sérieusement. Sinon, l’album y est déjà dans les bacs.

AEM: C’est la volonté de conquérir les mélomanes étrangers qui vous a amené à surfer sur le reggae et sur des rythmes du Sénégal, du Mali ?

LUCIANA: Je n’ai pas voulu trop en faire non plus, car il faut tout de même garder l’originalité de notre musique, tout en distillant  un peu de mélange, de varier les rythmes, pour élargir les horizons. Ces innovations sont idéales pour des festivals qui constituent un bon tremplin pour  vulgariser davantage notre musique et mieux l’exporter. Le résultat de ce métissage est palpable, l’album se vend beaucoup plus dans d’autres communautés que dans la communauté congolaise, dans d’autres milieux qu’à Château-rouge où les ventes de notre musique ont sensiblement baissé.

LUCIANA: Vous avez chanté un morceau reggae avec un message fort et évoqué l’immigration, vous devenez un artiste engagé ?

AEM: Le public nous demande d’améliorer notre musique, y compris dans l’écriture des textes, et ce c’est que j’ai essayé de faire. Concernant l’immigration, c’est un sujet d’actualité. Les Africains sont les plus concernés car la situation sur le continent ne fait que se dégrader. Mais souvent, le rêve des migrants vire au cauchemar car la vie ici n’est pas aussi rose que d’aucuns le croient. Une fois arrivés en Europe, les immigrés doivent parfois attendre plusieurs années pour s’installer, pour voir leur situation régularisée.

LUCIANA: On retrouve également, sur cet album, un morceau rappelant Doni Doni, une chanson de Bembeya Jazz reprise par Africando

AEM: J’ai juste fait un clin d’oeil au Bembeya Jazz qui est un groupe que j’écoutais souvent. J’ai effectivement repris une partie du refrain de cette chanson, sans toutefois plagier. Je l’ai restituée dans le style rumba d’Africain Jazz de Grand Kallé, notamment au niveau des arrangements.

AEM: Quelle est votre actualité scénique en marge de la promotion de cet album ?

LUCIANA: C’est très calme en ce moment. Avec le groupe Zipompa pompa, vous vous en souvenez, nous avons effectué des tournées au Maghreb et en Corée. D’autres propositions de contrat avaient suivi mais l’embargo décrété par les militants congolais appelés « combattants » nous a empêchés d’enchainer. Un voyage pour le Japon a même avorté. J’ai ensuite intégré le concept Black Bazar de notre ami Alain Mabanckou. Ce dernier avait, en effet, fait appel à moi, à Balou Canta, Popolipo… à des professionnels pour remplacer des jeunes qui jouaient aux stars avec des absences répétées aux répétitions, des vols ratés… Il y avait des sollicitations pour l’Europe mais l’embargo des combattants a été un obstacle. Nous sommes tout de même partis jouer à Pointe Noire, au Congo-Brazzaville mais à notre retour, nous avons reçu de menaces sérieuses qui ont finalement poussé Alain Mabanckou à tout laisser tomber. C’est vraiment la galère, l’industrie musicale en est très affectée. Nos compatriotes devraient nous laisser jouer des concerts pour pouvoir subvenir à nos besoins.

AEM: Quid de la promo dans d’autres pays d’Europe ?

LUCIANA: Je dois me rendre, avec mon producteur, pour une semaine en Belgique où nous allons faire d’une pierre deux coups: la promo sur des chaînes de radio et de télé et, en même temps, la distribution. Je pense également à l’Allemagne, plus précisément du côté de Cologne. Plus tard, en principe en été prochain, ce sera le Canada et ensuite les USA où j’envisage de me produire dans des festivals avec le concept Zipompa pompa ou alors avec un groupe de circonstance au format réduit à l’image de celui qui m’a accompagné sur RFI. Mais, je pense que ce sera après notre retour de Kinshasa car le producteur insiste à ce que nous effectuons le voyage de Kinshasa.

AEM: La chanteuse Manassé est intervenue sur le morceau Freedom

LUCIANA: Effectivement, Manassé a assuré la voix lead et les choeurs sur le morceau reggae Freedom; la chanteuse Blanche Fiya et ma fille Julia ont également fait les choeurs. J’ai préféré ne pas faire des feat avec mes collègues comme l’auraient souhaité certains mélomanes; j’en ferai dans un futur projet avec par exemple Sam Mangwana qui me sollicitait souvent lors de ses nombreuses tournées en Europe. Sam Mangwana, qui plus est un polyglotte avéré, au lieu de se limiter au lingala, va chanter dans d’autres langues et vu son expérience en matière d’interprétation, son apport me sera bénéfique et enrichissant. Lors de son dernier séjour en France, il m’a contacté pour me dire qu’il me réservait une bonne surprise en Angola à la seule condition que je me rende sur place.|Propos recueillis par Jossart Muanza (AEM)

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