Côte d’ivoire : nous l’avions pourtant prédit

La Côte d’ivoire ou la chronique d’un chaos annoncé avec la mise en branle inévitablement d’une industrie de mort et d’exactions. Personne ne peut aujourd’hui jouer à la vierge effarouchée, surtout pas les chefs d’État de la région qui ont joué aux pyromanes en soutenant la rébellion dès 2002 ou en lui faisant bénéficier leur bienveillance. Moins encore l’Onu qui a joué à conserver ce pays en l’état d’une cocotte-minute et surtout pas la France dont l’arrogance diplomatique vient de montrer ses limites : en Lybie, l’Otan vient d’avouer que « la solution ne sera jamais militaire » et en Côte d’ivoire, Laurent Gbagbo dont Juppé a annoncé l’isolement et la chute imminente semble contrôler à nouveau Abidjan. On le disait bloqué, ce sont ses forces qui bloquent aujourd’hui l’hôtel du Golf où vivent et travaillent Ouattara et son gouvernement. Presque tout cela, nous l’avons prédit dans cette rubrique. Retour sur nos différentes supputations en voie de passer pour des prédictions.

Le 10 avril dernier, sur le site de la télévision d’État France 24, prise d’un soudain accès d’impartialité, il était écrit : « L’organisation de défense des droits de l’homme Human Rights Watch a accusé samedi les forces pro-Ouattara et les forces pro-Gbagbo d’avoir commis des massacres dans l’Ouest ivoirien, affirmant détenir de nouvelles preuves de ces atrocités déjà dénoncées par l’ONU et des ONG. Les forces loyales à Alassane Ouattara ont tué ou violé des centaines de personnes et brûlé des villages, fin mars, dans l’ouest de la Côte d’Ivoire, a affirmé HRW dans un rapport publié à New York. L’ONG affirme aussi avoir des preuves d’atrocités commises par les forces de Laurent Gbagbo, dont un massacre commis à Blolequin le 28 mars de plus de cent hommes, femmes et enfants originaires du nord de la Côte d’Ivoire et de pays voisins. Le 29, dix autres personnes de même origine ont été tuées à Guiglo et huit Togolais dans un village près de Blolequin, ajoute HRW. »

Dès le 6 septembre 2010, nous avions annoncé cette guerre qui était prévisible, préparée par les deux camps comme l’illustre l’âpreté et la violence des affrontements militaires actuels : « La Commission nationale électorale indépendante ivoirienne est optimiste et catégorique : la liste électorale sera prête le 31 octobre 2010, date prévue pour l’élection présidentielle. Une élection qui, si elle a enfin lieu, va se dérouler dans un pays contrôlé moitié par le gouvernement en place à Abidjan et moitié par une rébellion qui refuse de désarmer avant l’élection. Il y a ainsi de fortes chances qu’à Yamoussoukro, Korogho, Man… à la proclamation des résultats, les rebelles tirent des coups de feu. Toute la question est de savoir dans quelle direction : en l’air pour saluer la victoire de leur champion ou à l’horizontale devant soi pour rejeter l’élection du favori Laurent Gbagbo ? »

Le 27 décembre 2010, nous avions écrit ceci : « Comment faut-il en sortir ? La France et la Cedeao ne voient pas d’autre solution que « la force légitime ». Enfin s’annonce cette vraie guerre qui règlera la crise ivoirienne. Non sans de jolis dégâts. Il s’ensuivra une jolie guérilla urbaine avec ses corollaires d’enlèvements, expéditions punitives, règlements de comptes ethniques, attentats… Il suffirait de demander aux Congolais de Brazzaville de raconter le charme d’une guerre en pleine capitale. Les uns et les autres pourront ainsi enjamber, avec élégance, des centaines ou des milliers de corps pour gagner le palais présidentiel, les ministères ou encore le siège de la RTI. » Et une ligne plus loin, nous avons ajouté : «  La solution militaire semble inéluctable mais elle peut encore être évitée. Sarkozy et la Cedeao sont en train de réaliser qu’ils ont proféré des menaces trop vite et trop tôt. Une nouvelle mission de l’organisation sous-régionale va rencontrer Laurent Gbagbo. Sans illusion. Une situation d’enlisement pour laquelle le marathonien Gbagbo est rôdé devient envisageable. »

Dans un discours prononcé la semaine dernière, Alassane Dramane Ouattara s’est posé en rassembleur, mais tout le monde sait que son message n’est pas passé auprès au moins de la moitié du pays qui ne le voit pas comme tel et ça aussi nous l’avions relevé dès le 6 décembre 2010 : « Pour avoir accordé une légitimité sans contrepartie à la rébellion, la France et la Communauté internationale l’ont consacrée comme une forme de régulation de la vie politique admise en… Afrique. Que l’opposition ivoirienne conteste une décision du Conseil constitutionnel, cela relève de la vie normale d’un pays, mais que la France et l’ONU disqualifient, à moins de 24 heures, la décision du conseil constitutionnel d’un pays souverain, cela est étonnant. Ce soutien précipité, bruyant et ostentatoire apporté à Ouattara n’est pas le genre de légitimité qui sert un homme politique dans un pays où le peuple vit un patriotisme vif pour ne pas dire vigoureux quelquefois. »

Une « réconciliation » est encore possible

Un retournement de la situation avec un retour aux bons sentiments n’est pas à exclure : Laurent, Alassane et Guillaume sont capables de se retrouver dès demain, de sourire et de se tutoyer devant les caméras comme s’il ne s’était rien passé exactement comme nous l’écrivions le 30 avril 2007 dans un Franc Jeu intitulé ‘Gbagbo – Soro une réconciliation aux relents pestilentiels’ : « Devant les caméras et à la face du monde, des embrassades sont chaleureuses, le sentiment national est exalté, l’esprit patriotique des uns et des autres soudainement souligné, salué. Aucun acte de contrition qu’aurait espéré et largement mérité cette Côte d’Ivoire humainement et économiquement meurtrie et très abîmée par cette crise. Sans état d’âme, insensibles aux inaudibles pleurs des familles endeuillées par l’instrumentalisation de la question ethnique durant ce conflit, amnésiques sur les charniers qui pullulent à la place du café et du cacao, Laurent Gbagbo et Guillaume Soro ont allègrement enjambé les milliers de morts qui jonchent la terre ivoirienne pour se retrouver, partager le pouvoir et régler, d’un claquement des doigts, ce conflit qui, effectivement, n’avait que trop duré. » |Botowamungu Kalome (AEM)