Le jour où j’avais détourné un contrat destiné à Papa Wemba au profit de Bongo Wende et La Nouvelle Génération  

Le guitariste Bongo Wende (photo d'archives)

Bongo Wende, un très bon guitariste congolais est passé de l’autre côté de l’opaque rideau de la vie nous laissant hébétés et, pour nous consoler, accrochés au souvenir de sa patte sur une bonne partie des répertoires des orchestres Stukas, Viva la Musica, Victoria Eleison et La Nouvelle Génération de la République Démocratique du Congo. Pas que, Bongo Wende laisse également sur des vidéos des prestations scéniques déroutantes : on l’a vu jouer la guitare en pinçant les fils avec ses dents, jouer la guitare placée derrière la nuque, la guitare posée à plat et pianotant les fils comme sur un piano ou comme une personne qui tape sur une machine à écrire (d’où peut-être son surnom de « dactylo » en référence à la dactylographie que beaucoup de jeunes ne doivent pas connaître)…

Jusqu’à notre rencontre dans les années 90 à Nantes, j’avais une dent contre Bongo Wende, une bien colossale dent. Pré-adolescent, adolescent, jeune, j’étais fan zélé de Stukas Boys, seul dans la bande de mes potes qui ne juraient que par Zaïko Langa Langa et Viva la Musica. Nous passions des interminables heures à discutailler sur celui qui était meilleur. Le départ de Bongo Wende, en 1977, pour Viva la Musica fut un coup de semonce, je me suis dit que Stukas ne s’en relèverait pas… Je lui en ai voulu à mort, je l’ai maudit ! Puis Lita Bembo annonça le recrutement d’un guitariste soliste dont il refusa de dévoiler le nom en le surnommant « L’homme invisible », joli coup de com. Il prétendit que c’était pour éviter son débauchage. On va découvrir ce soliste du nom de Kembo dans la chanson « Dada » de Suke Bola : entre le couplet et le refrain, il balance un truc monstrueux, du très haut de gamme. Je jubile ! Je soûle mes potes avec un triomphalisme qui va vite tomber et je fus bien obligé de me rendre compte que Bongo Wende était irremplaçable. À chaque fois que j’entendais Papa Wemba lancer « Bongo Wende, le dernier fils né du village Molokai », j’avais des envies de meurtre…

Rencontre et franches rigolades à Nantes

Une quinzaine d’années plus tard, Bongo Wende, Luciana Demingongo, José Fataki, Fafa de Molokai quittent Viva la Musica et créent La Nouvelle Génération de la République Démocratique. Les deux orchestres basés à Paris se livrent une guerre sans merci. Après une sortie spectaculaire, les cris d’animation qui visent Papa Wemba et l’icône Mère Malou font mouche mais très vite l’orchestre va manquer des contrats. De peur de sombrer dans l’anonymat, Luciana contacte un ami à Nantes pour venir y livrer un concert. Le groupe y tient, « même sans un cachet conséquent » disent les musiciens qui veulent démontrer que leur groupe a le vent en poupe, qu’il est sollicité au-delà de Paris.

C’est en marge de ce concert que je vais rencontrer et discuter, pour la première fois, avec Bongo Wende. Je lui racontai à quel point je lui en avais voulu, à quel point je l’avais détesté… et nous sommes partis tous les deux dans un fou rire. En discutant, je découvris un musicien éclectique et un homme droit, avec une grosse personnalité, un gros caractère, cultivé et passionné. Le courant passe vite et nous voilà repartis à ressasser les grands moments de Stukas.

 

« Lita Bembo me demandait de faire danser les plantes aquatiques Congo ya sika »

Dans son évocation des souvenirs de Stukas, Bojack va me révéler une des méthodes étonnantes qu’utilisait la vedette du groupe pour l’amener à créer : «  Lita Bembo m’amenait au bord du fleuve Congo avec de la bière et un enregistreur, on se mettait à condition et il me disait : ‘ Omoni ba Congo ya sika wana ezotiola ? Beta guitare neti olingi obinisa bango’ » (traduction : « Tu vois la colonie des plantes aquatiques ‘Congo ya sika’ en train de flotter ? Joue la guitare comme si tu voudrais les faire danser)’ ». Bongo Wende se lançait alors dans des improvisations que Lita Bembo enregistrait et qu’on retrouvait ensuite, plus élaborées, dans les succès du groupe. 

Un contrat chipé à Papa Wemba

Quelques semaines après le concert de Nantes, je fus contacté par Prince Georges Bilau Yaya, un ami comédien solidement installé à La Roche-sur-Yon où il est une figure (à Kinshasa, il fut notamment le manager de l’orchestre Historia Esthetica de Debaba et Koffi Olomide). Les organisateurs d’un festival voulaient un groupe congolais et précisément Papa Wemba et Viva la Musica. L’ami était chargé d’entrer en contact avec le chanteur et pour ce faire il sollicita mon carnet d’adresses. Je vais alors lui avouer mon souhait de filer le contrat à Nouvelle Génération en lui faisant notamment comprendre que la prestation scénique de ce groupe est susceptible de plaire plus au public français que celui de Viva la Musica. Je dus utiliser toute ma force de persuasion y compris en l’effrayant sur l’énorme cachet que pourrait demander Papa Wemba. Conciliant et un peu beaucoup trop complice, Prince Bilau va proposer et obtenir que ça soit Nouvelle Génération. Bien évidemment, le groupe avait réussi un concert exceptionnel à la grande satisfaction du public er des organisateurs.

En dehors de ce micmac sur le contrat, ce concert m’avait permis d’admirer le professionnalisme et l’exigence du guitariste disparu. À l’heure de faire le sound check (balance), les musiciens se prélassaient à l’hôtel et prenaient tout leur temps. Bongo Wende décida d’y aller tout seul avec Luciana Demingongo et c’est lui qui fit la balance de tous les instruments de la batterie à la guitare solo. 

Adieu Bojack, Adieu Bongo Wende, Adieu Dactylo, Adieu l’ami.|Botowamungu Kalome(AEM)