RDC : le témoignage incroyable et édifiant d’une rescapée du crash du DC 9 à Goma

Elle est venue de la cité de Mahagi dans la province Orientale, plus près de l’Ouganda que de Kisangani, chef-lieu de la province, qui doit se trouver à plus de 1.000 km. Hélène Ashen Fuambe est une fille authentique de l’Ituri avec ce que cela renferme en termes de respect de convenance. Ton linéaire, beaucoup de retenue, mais une vraie force de caractère de celles qui savent ce qu’elles veulent sans recourir à un discours incendiaire. Bien plus, Hélène Ashen Fuambe force le respect par son comportement héroïque à Goma où, loin de chez elle, sortant à peine d’un crash, elle s’est mise à assister les blessés et en parle comme si cela allait de soi. Une femme humble, mais d’exception qui évoque aussi les combats de la femme de Mahagi concernant la paix et la promotion de la femme, quelquefois contre les mœurs et coutumes séculaires.

AFRIQU’ÉCHOS MAGAZINE ( AEM) : À quel titre êtes-vous venue participer au « Congrès international de la femme noire » à Paris ?

HELÈNE ASHEN FUAMBE (HAF) : Je suis chef de la cité honoraire de Mahagi et actuellement présidente de l’association Ceprofema, le centre de formation pour la promotion des mamans de Mahagi. C’est le ministère de la culture qui a souhaité et pris en charge ma participation à ce congrès. Et ma venue ici a connu beaucoup de péripéties notamment le crash de l’avion de Hewa Bora le 15 avril dernier à Goma et à bord duquel je me trouvais.

AEM : Racontez-nous un peu ce crash…

HAF : L’avion avait amorcé son décollage, mais avant même de décoller de la piste, le pilote s’est rendu compte qu’il y avait un moteur qui était bloqué, il a ouvert les portes, je l’ai vu sauter de l’avion, j’ai fait pareil et je me suis retrouvée en dehors de l’appareil. On m’a amenée à l’hôpital où après observation, on s’est rendu compte que je n’avais aucun traumatisme physique, pas de blessure, ni de fracture. Alors, plutôt que de quitter l’hôpital, j’y suis restée pour apporter mon assistance aux blessés qui arrivaient à l’hôpital. Ce n’est que le lendemain que j’ai continué mon voyage à Kinshasa où j’ai obtenu mon visa le même jour.

AEM : Avant qu’il ne quitte l’avion, le pilote n’avait-il adressé aucun message aux passagers ?

HAF : Rien du tout, à part le fait d’avoir ouvert toutes les portes de l’avion qui était allé terminer sa course dans un commerce où les gens s’étaient entassés nombreux pour s’abriter de la pluie.

AEM : À peine rescapée d’un crash, vous restez à l’hôpital pour secourir d’autres accidentés, vous avez une force psychologique incroyable…

HAF : J’aurais pu annuler aussi mon voyage et retourner à Mahagi où ma famille me réclamait et surtout que j’avais tout perdu. Mais, il y a des moments où il faut savoir s’oublier.

AEM : Au départ déjà, il fallait quitter sauve Mahagi en traversant une zone où la situation sécuritaire est réputée des plus précaires ?

HAF : Pour l’instant ça a l’air d’aller. J’avais voyagé par camion de Mahagi à Bunia pendant une journée en traversant Kpandroma qui était déclarée à l’époque « zone rouge », cela s’est passé sans problème et nous sommes arrivés le lendemain saufs à Bunia où j’avais pris un avion le lendemain pour Beni dans le Kivu. Deux jours plus tard, je fus débarquée de l’avion de KTM que je devais prendre pour cause de surcharge selon le pilote. Deux jours plus tard, je pris enfin un avion de Setraka pour Goma d’où je devais rejoindre Kinshasa. Et là aussi, au lieu d’un vol d’une heure, l’avion a mis une heure et trente-cinq minutes pour arriver à Goma car le pilote s’était tout simplement égaré… Dès la descente de cet avion, je suis montée directement sur celui qui a crashé.

AEM : Cela se passe de tout commentaire … Si on passait à des choses positives, notamment vos activités à Mahagi ?

HAF : Je suis paysanne et je m’occupe des femmes au sein des organisations paysannes, chrétiennes. Je participe également au travail de consolidation de la paix et de la réconciliation entre les groupes armés en Ituri, surtout sur le territoire de Mahagi où avait sévit la guerre ethnique qui avait opposé les Lendu aux Hema.

AEM : Peut-on parler de guerre ethnique ? N’y avait-il pas, derrière, des enjeux politiques ?

HAF : Moi-même je suis perplexe. On a parlé de conflit foncier, mais quand on regarde les armes que détenaient ces groupes armés, il est difficile de ne pas penser qu’il y avait des gens qui tiraient des ficelles dans l’ombre.

AEM : D’ici on a le sentiment que les choses vont mieux, est-ce que les deux ethnies revivent désormais comme avant les affrontements ?

HAF : À Mahagi ça va. À Bunia aussi, j’ai observé sur les marchés que les deux ethnies se côtoient et qu’elles ne sont plus chacune de leur côté comme ce fut à l’époque. Est-ce que le conflit resterait malgré tout latent, enfoui dans les cœurs ? Je n’en sais rien, mais en tout cas les choses semblent aller mieux. À Mahagi, en tant que peuple alur, nous faisons la médiation entre les deux ethnies. Je note aussi que, dans nos associations à Mahagi tout comme à Bunia, les femmes de ces deux ethnies se côtoient sans problème.

AEM : Le « Congrès international de la femme noire » était une bonne tribune pour évoquer ces actions de médiation

HAF : Effectivement la consolidation de la paix et le rôle que la femme y joue ont été largement évoqués, mais je suis frustrée et déçue de n’y avoir pas pris la parole. J’aurais aimé que les femmes des milieux urbains découvrent ce que les femmes réalisent dans les milieux ruraux, qu’elles découvrent nos combats contre certaines mœurs, coutumes, contre les violences sexuelles, la faible scolarisation des filles et contre la propagation du virus du sida, sans oublier notre rôle dans la subsistance pour nos familles.

AEM : Sur les interdits et les mœurs négatives, quelles sont ceux qui posent gravement problème aujourd’hui à Mahagi ?

HAF : Je citerai notamment les mariages précoces qui me semblent souvent motivés par la valeur de la dot sans tenir compte du bonheur des deux conjoints, la jeune fille est chosifiée. En plus, elle est souvent obligée d’interrompre sa scolarité, or les jeunes filles ont autant de capacités que de garçons pour faire de très bonnes études pour avoir, plus tard, une situation respectable dans la vie. Aussi, la réponse apportée aux violences sexuelles ne nous semble pas appropriée. Tenez, quand une jeune fille est violée, on oblige le violeur de l’épouser quand le problème est traité sur une base coutumière. Est-ce qu’il y a de l’amour dans cette relation ? Est-ce que la jeune fille sera heureuse ? C’est comme ça que, plus tard, l’homme qui s’est vu imposer le mariage va se trouver une deuxième et même troisième femme. Conséquence, déjà analphabète, elle sera abandonnée avec ses enfants par le mari, elle n’aura pas de métier et va mener une vie difficile. Il faut donc faire cesser les violences faites à la femme et investir dans la femme pour qu’elle puisse prétendre à une émancipation comme les femmes du milieu urbain.

AEM : Avez-vous le sentiment que votre discours porte ?

HAF : Tout à fait. On voit de plus en plus de mamans qui viennent à nos cours d’alphabétisation fonctionnelle et qui s’investissent très activement dans la consolidation de la paix, et certains interdits ou certaines mœurs vont sans doute tomber bientôt.

AEM : Je vous remercie…

HAF : Non, c’est moi qui vous remercie de m’avoir permis d’exprimer les préoccupations et les espérances des mamans de Mahagi.| Propos recueillis à Paris par Botowamungu Kalome (AEM)